pablo pernot

L'espace des mèmes

Ces derniers jours, Mike et Ivana me proposent de tenir avec eux l’open space (Open Space de Harrison Owen) de la prochaine conférence ALE2015 (conférence qui demeure, à mes yeux, dans mon coeur, ma favorite chaque année : j’y retrouve des potes et des gens passionnants (Mike, Olaf, Alberto, Pawel, Stephen, Duarte, etc.), concernant mes sujets de prédilection, le tout mélangé dans une grande sauce européenne.

Open Agile Adoption > Open Space

Bref, Mike me propose te tenir l’Open Space avec Ivana. Ma première réaction est mitigée. Je suis un peu usé des Open Space en conférence compte tenu de l’intensité et de l’impact que je vis au travers des Open Agile Adoption (proposé et fondé par Dan Mezick voilà deux ans). Le côté concret, opérationnel, les cycles, font des Open Agile Adoption des choses bien plus stimulantes que les Open Space, que j’aime pourtant beaucoup.

En fait ce n’est pas que Open Agile Adoption soit meilleur, car il se base sur l’Open Space, mais qu’il le complète parfaitement et que le cadre d’une organisation lui donne une dimension nouvelle.

Du coup je propose à Mike et Ivana de tendre vers un Open Agile Adoption (un Open Space avec des éléments supplémentaires qui me paraissent clefs) : donner un thème, donner des contraintes, consolider un cahiers (pdf) à la fin, se donner rendez-vous l’année prochaine, et aussi mes quelques ajustements.

Quelques ajustements à l’Open Agile Adoption

Faire des sessions de 1heure dont 40mn de brainstorming et 20mn de restitution commune avec tous les groupes (j’ai vu que cette pratique différait de celle de Dan et qu’il s’y intéressait).

Je propose aussi depuis peu de “histoires du changement” pour consolider de façon un peu plus normalisée (pas trop non plus pour ceux qui me connaissent bien, normaliser, cela m’est assez étranger) ce qui a émergé des brainstorming.

Histoire du changement, ou en anglais (merci Mark Sheffield), Change Story (directement inspiré pour le format par notre session avec Oana sur le storytelling, et qui m’a semblé couler de source quand j’ai cherché à normaliser les émergences des brainstorming).

Mais c’est ALE, bon sang

Mais difficile d’envisager cela avec ALE : il ne s’agit pas d’une entreprise, mais d’un groupe d’énergumènes qui se dissipe (le groupe) pour se reformer tous les ans. On peut poser ces contraintes salvatrices car créatrices (le conteneur libère, un paradoxe) à une entreprise (thème, contraintes, etc.), cela devient coercitif dans un autre environnement. Je doute donc de leurs pertinences dans des conférences ouvertes, encore plus à ALE2015 qui est totalement ouvert, et dont la maturité des acteurs est assez élevée.

L’espace des mèmes

Mais alors que cette question d’Open Space à ALE me trotte dans la tête, je me réveille un matin la semaine dernière avec l’idée suivante : pourquoi ne pas utiliser l’Open Space comme a pu le faire Dan Mezick au sein de son Open Agile Adoption, mais dans une tentative pour voir les choses différemment. Voir les choses différemment c’est beaucoup plus et mieux lié à ALE2015. Utiliser l’Open Space pour des ateliers genre Design Thinking ou Lean Startup c’est en plus très tendance.

Parenthèse sur le succès actuel du Design Thinking

Les entreprises, les structures ont du mal avec Agile, pour plein de raisons valables, malheureusement la plus courante ne l’est pas : elles ne se donnent généralement pas les moyens d’y aboutir, tout simplement parce qu’elles ne le souhaitent pas vraiment ; cela remet trop souvent en question beaucoup de ce qu’elles sont et de ce qu’elles ont été, de ce que ses hommes et femmes sont, et ont été. Du coup tout le monde se lance dans le Lean Startup et surtout maintennt le Design Thinking en mode laboratoire, en mode cellule, en mode isolé, protégé, où là on peut se permettre d’oser, d’essayer. Malheureusement sans intégrer l’entièreté de la structure cela va se révéler souvent creux.

Ce succès me va cependant si on est conscient que cela ne restera pas un laboratoire, Design Thinking c’est encore une façon différente d’appeler la même chose. Agile, Lean Startup, etc.

L’espace des mèmes (reprise)

Donc ce matin je me dis : utilisons l’Open Space (de Harrison Owen) qui a montré combien il était source de richesse. Introduisons des éléments de brainstorming destructurants pour mieux penser différemment, ramenons les choses à un conteneur de sortie un peu plus normalisé comme j’ai pu le faire avec les “histoires du changement” (voir plus haut). Et ainsi j’ai proposé à ALE2015: L’espace des mèmes (The Meme Space).

Qu’est ce qu’un Meme ?

Un Meme c’est – à l’instar des gènes – le plus petit porteur de sens de nos cultures et de nos réflexions. Si les gènes portent nos caractéristiques physiques, les mèmes transmettent nos caractéristiques culturels. Comme les gènes, ils évoluent, se transmettent, certains ont des anomalies qui les font disparaître ou au contraire devenir dominants, etc.

Wikipedia nous dit (en anglais, en français) : “c’est un élément culturel reconnaissable répliqué et transmis par imitation du comportement d’un individu par d’autres individus”. Un élément culturel transmis autrement que par la génétique. Richard Dawkins, qui est le père de l’expression, précise : “Unité d’information contenue dans un cerveau, échangeable au sein d’une société”. Les cultures évoluent comme les êtres vivants. Élément culturel c’est à dire que cela peut être une idée (le scrumboard par exemple), comme un comportement (les cheveux longs des groupes de hard rock des années 80, comme autre exemple).

L’objectif de cet espace est d’essayer de faire muter les mèmes de notre culture.

En vous expliquant les étapes ci-dessous j’estime que vous êtes accoutumés aux Open Space de Harrison Owen, voire même des Open Agile Adoption de Dan Mezick.

Etape 1 : “meme board”

A l’image de jeux comme The Big Idea ou Give them a hot tub on prépare un mur de memes, un “meme board”, avec trois colonnes. Dans la première colonne on place des mèmes de notre culture (scrum, kanban, invitation, visualisation, équipes, réunion, valeur, intégrité, transparence, etc.), dans la seconde des adjectifs (rapide, lent, facile, dangereux, sérieux, triste, puissant, rouge, vert, etc), dans la troisième des objets et des lieux de notre monde (téléphone, escalator, mur de Chine, voiture, etc). N’hésitez pas, comme tout brainstorming, à ne pas limiter vos dérapages et délires. Disons dans chaque colonne 50 à 100 éléments. J’imagine que l’on peut arriver avec une liste toute faite, mais la faire compléter par les personnes présentes me semble naturel.

Etape 2 : place de marché du forum ouvert

Tout le monde prend le temps de bien regarder le mur des mèmes, vous demandez aux gens qui le souhaite (on garde naturellement le plus important des élément des Open Agile Adoption : l’invitation) de choisir une triade (un élément de chaque colonne). Ce choix doit se faire par intuition, avec les tripes, à l’instinct, pas question de pré-calculer une mutation. Quand quelqu’un à une intuition il prend la triade et la place sur la place de marché.

Ainsi comme les cadavres exquis de nos chers surréalistes, laissons d’abord apparaître la créature, le sens viendra après. (Quitte à se retrouver avec un objet du célèbre catalogue des objets introuvables de Jacques Carelman)

Etape 3 : les brainstorming

Des pistes d’Open Space de 1 heure, qui en réalité durent 40 minutes, et demandent, comme lors des Open Space que j’accompagne : une restitution “flash” (1 or 2mn) globale à la fin de la piste. Par exemple 10 groupes qui viennent chacun 1mn sur le devant de la scène résumer le fruit de leur réflexion. J’ai noté que cela nourrissait les réflexions suivantes, voire générait l’abandon ou la relance de sujets.

Par ailleurs, mon conseil pour ce genre d’exercices : les triades ayant été choisies à l’instinct et le groupe (je vous ai dit que je poussais à un maximum de 8 personnes car au délà la dynamique change ?) s’étant composé à la volée, je suggère de démarrer par simplement la liste de ce que cela a évoqué chez chacun avant d’aller plus loin.

Etape 4 : La consolidation et le canevas de mutation (mutation canvas)

Comme je peux le faire depuis quelques temps avec les Open Space, je propose un canevas de sortie des brainstorming, ce qui me permet de très rapidement (le soir ou le lendemain) distribuer un pdf un tant soit peu cohérent entre les différentes sessions. C’est encore trop récent (dimanche matin), je dois méditer ce “mutation canvas”. Mais j’imagine qu’il doit être assez léger (45 champs max) : milieu ? Modification de l’information (modification, substitution, création, suppression), quels éléments ? Dans quel but ? Élément clef de la mutation ? Acteurs ?

Etape 5 : cycle et viabilité de la mutation

Comme dans un Open Agile Adoption une approche cyclique permettrait de tester, d’essayer la viabilité de la mutation.

Pour finir, toujours comme dans un Open Agile Adoption, on peut imaginer un thème et des contraintes, même si c’est plus étranger à la notion d’accident génétique, et donc d’ “accident mémétique”.

ALE 2015 ?

Je ne sais pas si Mike et Ivana vont adhérer, et donc je ne sais pas si je pourrais essayer le premier “meme space” à Sofia (en Bulgarie) cet été, en août, (il reste des places : ALE2015). Cette “destructuration orientée mutation” (concept inventé spontanément sans substance particulière) me semble pertinente, sur le tableau en tous cas, voyons comment elle se comporte en la plongeant dans le bouillon de la vraie vie.

PS : on pourrait presque appeler cela un “Mutation Park”

PS2 : imaginé sous l’influence du coffret : Live at Felt Forum (New York 1970) des Doors


creativite meme atelier workshop